"On ne nait pas femme, on le devient"
- Simone de Beauvoir
Un miroir ancien, au cadre patiné comme un objet de brocante, porte une phrase gravée à la pointe : I AM FINE. L'écriture de Niels 'Shoe' Meulman, héritière du geste calligraphique des enluminures autant que de celui du graffiti, se love dans le verre. Elle n'apparaît vraiment que lorsqu'on s'y regarde : le reflet du visage et les mots se superposent, et c'est le visiteur lui-même, ou plus souvent elle-même, qui devient malgré lui le support de l'œuvre. Ce geste donne son titre et son fil conducteur à l'exposition. I AM FINE, la phrase que l'on se dit, que l'on dit aux autres, la façade que l'on tient. L'exposition rassemble des œuvres de la collection qui, chacune à sa manière, viennent fissurer, interroger ou au contraire habiter cette phrase, celle que l'on porte comme un masque quand on est une femme regardée.
Le parcours s'ouvre sur des visages. Celui, dédoublé et couronné d'ornements traditionnels, des Impératrices de YZ, artiste qui construit depuis une décennie une mythologie personnelle de la femme souveraine, mi-icône mi-guerrière. Celui, plus intime, de la jeune femme filmée par Erwin Olaf dans un intérieur suspendu entre les années 1960 et aujourd'hui, ou saisie dans le cadre doré d'une porte de la Du Mansion à Shanghai. Deux régimes de représentation se répondent : la femme mise en scène par le regard masculin de la photographie de studio, et la femme qui se réapproprie sa propre image.
C'est précisément ce second geste qu'incarnent les artistes femmes présentes dans l'exposition. Cecile Cornet peint un corps marqué, des cicatrices, des tresses noires héritées d'un geste familial et intime : la peinture devient ex-voto, mémoire du corps transmise de mère en fille. Prune Nourry, avec ses têtes de Terracotta Daughters, invente une armée de filles imaginaires là où l'histoire n'en a laissé aucune trace, retournant littéralement le vide laissé par la politique de l'enfant unique en présence sculptée. Faith XLVII, dont l'écriture obsessionnelle recouvre les pages entières de papiers trouvés, façonne une iconographie spirituelle qui échappe à toute assignation de genre pour mieux affirmer une voix. Xi Song, en assemblant des centaines de livres d'occasion en boules de papier mâché, façonne un paysage de connaissance abandonnée, discret hommage à un savoir souvent invisibilisé.
Autour de ces gestes d'auto-représentation, d'autres œuvres interrogent la manière dont la figure féminine est fabriquée, façonnée, parfois effacée par le regard extérieur. Le visage voilé et gratté de Vhils émerge d'affiches publicitaires lacérées, comme si la femme ne pouvait apparaître qu'à travers la destruction de son image marchande. Zevs s'attaque frontalement à cette même image en tirant, littéralement, sur le visage géant d'un mannequin publicitaire, geste de vandalisme devenu manifeste contre la tyrannie visuelle de la mode. Rakajoo peint une jeune femme assise, seule dans une salle d'attente aux teintes vertes, entourée de chaises vides et d'un masque africain posé au sol : présence physique et question d'identité s'y répondent en silence.
D'autres œuvres, plus obliques, élargissent le propos. La sirène convoquée par Jacques Villeglé, la Panthère noire dessinée par Shepard Fairey en hommage aux militantes du Black Panther Party, les silhouettes allongées de Mark Jenkins abandonnées à même le sol : autant de manières de faire apparaître, ou de faire disparaître, un corps de femme dans l'espace public.
Ce que ces œuvres, portées par des artistes femmes et hommes, tissent ensemble, ce n'est pas une identité arrêtée de la féminité, mais une tension permanente entre l'image imposée et l'image reconquise. Face à toutes ces figures, le miroir de Niels Shoe Meulman referme et rouvre le parcours : il ne montre rien d'autre que celle ou celui qui s'y penche, et lui souffle une phrase qui peut être un déni, un vœu, ou une simple vérité. I am fine. À charge pour chacune, chacun, de décider ce qu'elle recouvre. L'exposition ne prétend pas clore cette question. Elle propose de la regarder en face.

